Un resto sans estomac

Dr. House MD Caricature Hugh Laurie
Comme tu ne le sais peut-être pas encore, ô toi qui arpente inlassablement les méandres de ma mare, je suis un cas d’école de médecine.

Suite à des pépins divers et variés concomitants mais néanmoins sans rapport avec la gestation de Crapouillette Ière, j’ai subi une splénectomie suite à un kyste hydatique splénique de 4 kg, puis une gastrectomie totale suite à un volvulus gastrique sur hernie diaphragmatique  avec pneumothorax, plus une césarienne au 6ème mois de grossesse dans la foulée de la laparotomie. Comme si cela ne suffisait pas, je me suis cognée une mononucléose infectieuse 6 mois après, puis une infection par cytomégalovirus (le méchant cousin en pire de la mononucléose) encore 6 mois plus tard, à l’occasion de laquelle, au bout de 10 jours de fièvre, on m’a diagnostiqué une hypogammaglobulinémie ou encore déficit immunitaire commun variable, et on m’a posé une chambre implantable.

Kesaco ? Quid ? Koua ? Kêkêdit ???

Si tu ne parles pas couramment le doctorahousse comme moi, je te fais la traduction en portenawakais républicain : je n’ai plus de rate (l’organe traditionnellement en bas à gauche, hein, pas la femelle du rat…), plus d’estomac (il était en train de pourrir car coincé au milieu de mon diaphragme déchiré alors que j’étais enceinte de 6 mois), le diaphragme et le poumon gauche recousus, le bide séparé en deux du sternum au pubis par une belle fermeture éclair de 40 points, je ne fabrique plus d’anticorps, et du coup je vais tous les mois à l’hôpital pour recharger mes batteries pour pas crever, via une petite boite que j’ai à l’intérieur du corps sous la clavicule reliée à une grosse veine.

Sympa, hein ?

Mais bon, à la longue, on s’y fait, on apprend à vivre avec une épée de Damoclès au dessus de la caboche en permanence, on apprend à avoir l’impression de sortir tout droit de Deus Ex tellement on a de cicatrices et d’implants sur/dans le corps et la peau blanche à la mode cyberpunk, on apprend à faire fi des alertes sanitaires relayées en grandes pompes par les médias, on apprend à gérer les crises d’hypocondrie, les hypoglycémies, les dumping syndroms…

Allez, OK, j’arrête de dire des gros mots.

Par contre, il y a un truc auquel on ne se fait que très difficilement (voire pas du tout…) : ne pas être normal. Quand tu le fais exprès, à savoir quand tu portes un jean rouge (vouivoui, à la campagne, ça suffit amplement), quand tu as quasiment toujours eu les cheveux plus courts que tes petits copains, quand t’es une fille qui dit bitecouillechier, et même des fois consensus, voire concupiscent, c’est marrant. Mais quand t’as rien demandé à personne, c’est de suite moins drôle…

Autant ne plus avoir de rate ou de défenses immunitaires passe relativement inaperçu quand tu es en société, que l’absence d’estomac, elle, se fait en revanche cruellement sentir. Et surtout quand, comme en ce moment, c’est l’été, c’est les vacances, et que les apéros et sorties diverses et variées se multiplient, et notamment celles au restaurant. Alors là, le repas devient un véritable parcours du combattant que je vais te détailler ici-bas, au cours duquel tu as vite l’impression d’être un geek couplé d’un nerd affublé d’un tutu rose et d’une plume dans le fillon fion égaré dans un camp d’entrainement de commandos de Marines US.

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Photo de pattista sur Flickr

Alors, épreuve n°1 : l’apéro.

Sache, petit batracien, que quand tu n’as plus d’estomac, l’alcool passe directement dans le sang, et te saoule instantanément. J’arrive à me prendre des caisses en mangeant de la fondue savoyarde, maintenant (j’te le jure sur la tête de Bruce). Et au resto, donc, soit tu as de l’alcool, soit tu as des jus de fruits. Donc ou tu finis en pochetronne de service à te dépoiler et à danser sur les tables au début du repas (la loose, quoi…) soit tu es la rabat-joie de service qui carbure au jus de fruits plus cher que le whisky en te faisant l’impression d’être une gamine de 4 ans. Je ne remercierai jamais assez Messieurs Kronenbourg et Pacific pour leurs apéros sans alcool qui me donnent l’impression d’être une grande, mais qui sont malheureusement rarement présents sur les cartes des restaurants. En parlant de ça, justement…

Epreuve n°2 : la carte


Là, il faut arriver à concilier la digestibilité et le pouvoir nutritionnel des aliments, la quantité et quand même aussi mes goûts. C’est vrai que je me taperais bien la jolie côte de boeuf de 460g qui me fait de l’oeil sur la carte, mais comme ça me fait l’équivalent de 7 repas, eh ben je laisse tomber (c’est le seul cas au monde où j’aimerais être dans un restaurent aux USA, pour le cygne en papier d’alu et le doggy bag…) A la longue, j’ai appris que ce qui passait le mieux, c’était le poisson. Ben va en trouver dans une pizzeria, tiens… Donc en général, ça me prend des plombes à trouver un plat adéquat, ou pas, car parfois, il n’y en a qu’un qui correspond à mes impératifs. Vachement gai, hein ? Donc maintenant que tu as bien enquiquiné tout le monde en pinaillant, notamment la serveuse qui te lance des regards biaiseux parce qu’elle te prend pour une pauvre conne au régime qui n’aime rien, il va falloir MANGER !!!

Epreuve n°3 : manger, donc.

Là, l’assiette arrive, et je m’encourage vaillamment intérieurement, du style « Allez, bon appétit, tu vas pas te laisser emmerder par cette putain de daurade, quand même !!! » (je dois être la fille cachée de Bigard…) Comme je n’ai plus la sensation de satiété (ni celle de faim d’ailleurs, un sérieux avantage en cas de guerre…), autant à la maison j’ai développé une fine stratégie consistant à jauger visuellement la quantité de nourriture que je peux ingurgiter en un repas (à savoir environ 200g pour l’entrée et le plat) rien qu’à la taille des assiettes, qu’au restaurant ça se complique, car en général, ils te mettent des assiettes carrées qu’ils ont dû piquer à Hagrid.

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Photo de Iain Farrell sur Flickr

Voilà le fameux Hagrid à qui les restaurateurs commendent leurs assiettes…

Et si en plus, j’ose prendre un plat que je n’ai pas l’habitude de manger, genre des gambas avec l’emballage autour, ça devient compliqué… Donc, je fais gaffe, je mange en général moins que d’habitude, car sinon, si le tuyau en vient à se remplir, je me mets à suer froid, à avoir des palpitations, et à saliver comme un dogue allemand. Très mignon surtout au cours d’un rendez-vous galant…

L’avantage, c’est que tu fais toujours plaisir au copain à l’appétit gargantuesque qui peut se taper plus de la moitié de ton plat, surtout que je partage dès le départ pour éviter d’y mettre de la salive partout…

Pas la peine de te préciser qu’après ce chemin de croix, j’ai rarement la place pour prendre un dessert, très souvent d’une légèreté exemplaire dans les restos… Alors en général, c’est un café et…

Epreuve n°4 : l’addition


A ce moment, 9 fois sur 10, il y a quelqu’un qui sort un :« On partage ? », auquel je m’empresse de répondre « Oui !!! », ayant enfin l’impression d’être sur un pied d’égalité avec les autres convives. Mais ce « Oui » que je prononce de manière franche, entière et massive est quasiment toujours interprété en « Elle ose pas dire non pour pas passer pour une radine. »Et là, donc, il y a toujours un super gentil qui n’a pas le porte-monnaie en peau de hérisson retournée qui lance à la cantonade « Rhô mais non, attends, Arsinoë, elle a presque rien mangé et en plus ce qu’elle a pris c’était bien moins cher que nous. », et qui propose à tout le monde de rajouter un peu de pognon pour que ça me fasse moins à moi.

Et c’est le début des ennuis.

J’ai beau m’escrimer à dire « Non non, c’est bon, ça va, ça me fait rien, z’inquiétez pas ! », ça pinaille, ça tergiverse, ça biaise, ça reproche en silence, ça regarde ailleurs, le tout partant d’un bon sentiment, mais ça ne fait que me rappeler encore une fois que je ne suis pas normale, et en plus, je ne sais plus où me foutre. La gentillesse et la compassion sont parfois trop proches de la pitié. Et putain, c’est dur, surtout quand ça vient de personnes qu’on aime bien, qui sont gentilles et généreuses et qui ne le font pas exprès.

Alors, au final, je passe :

  • soit pour la chieuse au régime qui n’est pas foutue de bouffer comme les autres (et c’est le moins pire, parce que les serveuses hautaines à la gueule qu’on dirait une porte de grange, je les connais pas et je les emmerde) ;
  • soit pour la radine de service qui commande les trucs les moins chers (car il faut surtout pas gâcher) en espérant qu’on ne partage pas la note en différentes parts égales ;
  • soit pour la bonne poire qui n’ose pas refuser quand on propose de diviser l’addition en parts égales, et qui du coup fait vachement descendre la note des autres ;
  • soit pour une pauvre petite chose qu’il faut beaucoup plaindre.

Alors que moi, tout ce que je souhaite, dans ce cas-là, c’est qu’on m’oublie…

Mais je me fais peut-être aussi des idées… et je sais peut-être pourquoi…

J’ai vu dans Dr House l’autre jour qu’un déficit en vitamine B12 (que je n’assimile plus n’ayant plus d’estomac) pouvait engendrer (en plus d’une anémie chronique) un fort sentiment de culpabilité.

Eh ben voilà, la boucle est bouclée !

Et si c’est Dr House qui l’a dit, c’est que c’est pas des conneries !!!

PS: la caricature de Dr House est signée Nelson Santos sur flickr

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5 réflexions au sujet de « Un resto sans estomac »

  1. Faut du courage quand méme,surtout quand on a des gosses et qu’on sait qu’avec la maladie on a peur de les laisser seuls (mourir en moins cru quoi ^^) … Bravo d’avoir encore l’auto dérision !

  2. Quelle verve, quelle gouaille, quel bonheur et quelle surprise !!! J’ai pourtant cherché…
    J’le jure !.. Impossible de trouver un synonyme de quel(le),que c’en est scandaleux !
    Si j’écris « what » ça sent l’autosatisfaction de la presque-quasi-mais-pas-tout-à-fait bilingue mais qui se le rêve bref…
    Comment ai-je atterri chez toi la crapaude enchantée alors que j’étais dans un délire artistico-évadeur entre Picasso et Christian Lacroix ? Ah cette belle toile web pleine de pépites et d’étoiles !!! Je me retrouve…dans ton humour plein de ricochets joyeux et/où désabusés-grinçant et…dans ton chemin semé d’embûches…
    L’envie de créer un blog m’a effleurée (depuis que le destin me fait des crocs en jambe auxquels je n’étais ni préparée, ni habituée tout comme toi) …sans que je ne franchisse le pas.
    Alors je vogue sur les blogs que je croise au hasard (?)
    Merci pour ton énergie et ton regard plein de justesse humoristique
    Même blessée dans nos corps nous sommes SANTE, FORCE, AMOUR, JOIE,….(liste non exhaustive)
    Viking dans le coeur et dans l’âme…!!!!
    Zénitude !

    • C’est un des commentaires qui me fait le plus plaisir depuis que j’ai ouvert ce blog !
      Savoir qu’on peut refiler la patate à quelqu’un, voir qu’on est comprise, alors que trop souvent, j’ai l’impression de perdre les lecteurs dans les circonvolutions labyrinthiques de ma logique, c’est trop cool !
      Quant à viking, ça me va parfaitement !!!
      Bises virtuelles, merci pour ton passage, et j’espère à bientôt 🙂

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