Caliméro a bien raison

Comme tu le sais peut-être ou pas, je suis maîtresse d’école.

Cela étant, comme j’ai eu pas mal de problèmes de santé ces cinq dernières années (voir ici ou , entre autres), je n’exerce plus vraiment mon métier. Actuellement et pour la deuxième année consécutive, je bénéficie d’un poste adapté pour raison de santé à l’Inspection de Circonscription, où je fais du travail administratif (qui me va bien et qui mine de rien est intéressant). Mais dans l’optique de reprendre une classe à terme (ce que je doute pouvoir faire…), j’interviens dans les classes de l’école la plus proche de l’IEN (Inspection de l’Education Nationale, friande de sigles et acronymes divers et variés…) où je prends des petits groupes d’élèves pendant la classe, notamment en renfort pour la lecture, la compréhension etc.

L’école où je travaille accueille un public « défavorisé », comme on dit. Je n’ai enseigné en tout et pour tout que 3 ans, et j’avais toujours travaillé dans des écoles rurales, et notamment en classe unique, là-haut, dans la montagne à 850 m d’altitude à 15 mn de chez moi, avec 18 élèves de 6 à 12 ans… J’adorais. Mais compte-tenu de mes maladies à la con, j’ai dû lâcher cette classe à contrecoeur, pour des raisons évidentes de charge de travail (énorme) et de responsabilité (j’étais vraiment toute seule, quoi !).

Cette année, je suis donc confrontée à des situations inconnues pour moi, comme les ENAF (Elèves Nouvellement Arrivés en France, et donc non francophones, en général), les demandeurs d’asile, une misère sociale, financière et intellectuelle prègnante.

Qu’on se comprenne bien, je ne dis pas cela de manière condescendante. Mais quand on habite dans un département rural où le taux de chômage « n’est que » de 6.5%, que l’école où l’on intervient est dans la troisième plus grande ville du département avec 12000 habitants (énorme !!!), et qu’à 3 km grand maximum on peut trouver des prés avec des vaches, des champs, des bois avec sangliers, chevreuils ou lynx, il est assez déroutant de constater que 20% des élèves de CP ne savent pas ce que signifie le mot « campagne », et que même avec des explications, ils n’arrivent pas à en appréhender le concept. Je me sens donc régulièrement assez désarmée face aux réactions de certains élèves, mais d’un autre côté, j’apprends énormément, ce qui est un des plaisirs de ce métier.

Je suis également épatée par le comportement de certains élèves, notamment des enfants non-francophones qui vivent dans des situations particulièrement précaires. Malgré cela, ils arrivent à l’école motivés comme j’avais jamais vu un élève l’être, attentifs, volontaires, habillés de bric et de broc, certes, mais toujours propres, soignés, coiffés, ce qui est loin d’être le cas de tous les enfants, malheureusement… Leur matériel est toujours rangé et nickel, ils en sont hyper respectueux, tout comme des adultes en général. Parmis eux, S*** et G*** me touchent énormément.

Mais l’autre jour, alors que S*** est toujours très attentive et volontaire pendant les cours, elle était complètement ailleurs durant l’exercice de compréhension du concept de « campagne ». Je me suis dit « Elle doit être freinée par sa compréhension de la langue, elle a dû décrocher, ce matin ». La séance finie, j’en parle à la maîtresse titulaire comme à chaque fois que j’interviens. Et là, elle m’apprend que c’est le dernier jour de S*** à l’école, que sa famille est expulsée.

J’ai senti les larmes de colère me monter aux yeux, ce qui n’a pas dû échapper à la maîtresse, qui m’a vite précisé qu’ils n’étaient pas expulsés de France, mais « seulement » du CADA (Centre d’Accueil des Demandeurs d’Asile) où ils logeaient, vers un autre à 100 bornes d’ici.

Je trouve ça dégueulasse. La petite était très impliquée dans les apprentissages, faisait d’énormes progrès, ce qui veut dire qu’elle était suivie et tout à la « maison ». Ceci révèle une volonté d’intégration énorme, et non. On les jette. Mais putain, c’est si compliqué de prendre ce paramètre en compte ??? Ca me renverse proprement.

Caliméro a bien raison.

C’est vraiment trop injuste…

Calimero

43 réflexions au sujet de « Caliméro a bien raison »

  1. C’est horrible ce que tu racontes!!! Ca me fout les larmes aux yeux, je la vois cette petite et ces parents, j’ai enseigné à cette gamine.
    Mes deux meilleures années d’enseignement ont été celles où j’avais des classes dites « d’accueil », donc pour les immigrants nouvellement arrivés au pays et qui ne parlaient pas français. Plus pauvres mais tellement mieux élevés, respectueux et surtout enthousiastes, c’était un bonheur! J’aurais d’ailleurs continué avec ces classes si je n’étais pas partie du Québec.

    • Je savais pas que tu avais enseigné !
      C’est tout à fait ce que tu racontes.

      Perso, je pense que ça me touche aussi beaucoup car ça me rappelle l’histoire de ma mère qui a émigré en France dans les années 60, elle avait 10 ans, croyait qu’elle arrivait à la Promised Land, et comme accueil, les gamins du coin lui ont balancé des cailloux dessus…

  2. une histoire terrible que la tienne … mais aussi une histoire bien triste pour cette enfant qui va devoir encore faire beaucoup d’efforts pour s’intégrer dans une nouvelle école ! Ce sont des épreuves que même des adultes auraient du mal à supporter alors je n’ose imaginer ce que peut penser cette petite ! Je me souviens que lorsqu’enfant, je devais changer d’école, c’était un déchirement à chaque fois alors cette petite puce qui a changé de pays, de maison, qui a perdu une partie de ses repères … espérons simplement que cela la rendra plus forte et que cela l’armera pour construire un « futur simple » !

    • Oui, effectivement. D’une autre côté, comme me l’a dit Monlolo, après tout ce qu’ils ont dû traverser, ceci doit représenter une goutte d’eau, pour eux. Espérons que ce ne soit pas celle qui fasse déborder le vase…

  3. Je suis maîtresse aussi, j’ai bossé comme aide éducatrice 4 ans dans une école maternelle en zone sensible et ma 1ère année d’instit’, j’avais un poste composé dans 3 écoles en ZEP à Reims…..
    Après ça c’est calmé…. heureusement parce que ce que vivent certains enfants on le prend avec soi, on le ramène à la maison et on se traîne un sentiment d’impuissance qui fait mal!

  4. Oui, c’est injuste ! Tout le travail d’intégration qu’elle a réussi à faire est à recommencer (du moins en grande partie)…
    Je ne comprends pas qu’on puisse ballotter comme ça des gens d’un endroit à l’autre, c’est un peu conforter leur situation qui n’est déjà pas facile…

  5. j’essaie, sans succès, de partager sur mon face book… tu peux m’expliquer pourquoi???

  6. je trouve ca honteux de « jeter » des enfants comme ça…. sans avoir des milieux aussi défavorisés, je me suis aussi rendue compte, en première, que les élèves les plus motivés étaient ceux qui venaient d’un bep, qui faisaient l’effort de revenir en cycle long, par rapport aux autre « montés » « naturellement » de seconde… malheureusement, chez nous aussi les passerelles ont été supprimées, il n’y a plus moyen de passer du bep (qui n’existe plus) vers un cycle « normal »…
    Autant j’aime mon métier, autant ce qu’il devient ne me plait pas, et j’ai encore plus peur de ce que veulent en faire les politiques…

    • Ah ben ça, tu vois, moi non plus… Y’a peut-être une bonne raison, mais je ne sais pas tout, je ne connais pas toute l’histoire non plus. Si ça se trouve, c’est une bonne nouvelle par rapport à un travail, chais pas, je redemanderai à la maîtresse titulaire jeudi.

  7. Ca me fout en rogne ce genre d’histoire, de toute façon en France, intégration ça ne veut plus rien dire. Pauvre gamine qui n’a rien demandé à part apprendre. Franchement, tu me fais pleurer la Crapaude avec ton histoire, je travaille avec un public en difficultés, mais je bénit le monde parce que ce n’est pas avec des enfants innocents.

    • Quand j’ai repris mes études pour enseigner, je me suis posée la question de savoir si je voulais enseigner à des adultes ou à des enfants. J’ai choisi les enfants en me disant qu’il fallait « prendre le problème à la base ». Mais c’est pas simple non plus, car les mômes subissent, surtout. Des fois, on les engueule sur le coup, mais en fait, ils y sont pas pour grand’chose, les pauvres…

  8. Bonsoir, j’ai vécu une expérience de prof douloureuse il y a quelques années : une élève handicapée par une sale maladie des reins, sans titre de séjour, a été renvoyée chez elle, au Surinam, parce qu’elle ne pouvait rester sur le territoire français et « profiter » des soins que notre chère sécu. Depuis j’enrage.

    Bon courage.

  9. C’est super émouvant et triste. J’espère que la petite s’en sortira avec sa famille. Tu peux peut-être lui envoyer une carte de félicitation à sa nouvelle adresse à défaut d’avoir pu dire au revoir ?

  10. C’est vraiment horrible cette histoire… Mais ils sont expulsés d’un centre d’accueil vers un autre centre d’accueil ? Ils sont sont quand même pas jetés à la rue comme ça ?

  11. Il est chouette ton billet. Il décrit bien ce que j’ai ressenti dans une école de grande ville, lorsqu’un petit Rom a été expulsé avec sa famille.
    C’était un déchirement pour nous tous.
    Et puis, il est revenu l’année scolaire suivante, meurtri, mais heureux. Nous aussi. Sauf quand on a vu dans quelles conditions il vivait. Des assoces ont mis en place des aides. L’école a participé aussi.

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