« La lettre à Helga » de Bergsveinn Birgisson

Les livres ont ceci de merveilleux qu’ils réservent toujours des surprises.

Celle-ci a commencé avec une simple couverture.

Quand j’ai dû faire mon choix parmi la sélection des livres de la rentrée littéraire chez Price Minister, eh ben contrairement à l’an dernier, j’ai quand même eu du mal à trouver mon bonheur. Cette année, point de blockbuster attendu comme le JK Rowling sans le petit Potter, fi de chroniques poétiques comme le fabuleux « Parfums » de Philippe Claudel ou de textounets sympathoches comme ceux de Delerm, mais que des histoires d’amour, des « je-te-raconte-ma-vie-remplie-de-malheurs » dont je n’ai strictement rien à foutre…

Quand je parcourais la liste des bouquins, à la lecture des titres et des auteurs, résonnait dans ma caboche comme un mantra : « Chiant – chiant – chiant, glauque-glauque-glauque… »

Cela étant, comme à cheval donné on ne regarde point les dents mais quand même un petit peu, je me suis dis en mon for intérieur à gauche au bout du couloir : « Allez, refais un tour de la liste, y’en a bien un qui va sortir du lot ! »

Et effectivement, comme la 1ère fois que j’ai parcouru cette liste, un ouvrage m’a tiré les yeux, grâce à sa couverture, d’une simplicité déroutante mais d’un pouvoir attractif énorme.

Je me suis alors intéressée d’un peu plus près à la bête…

144 pages ? Ben au moins si c’est chiant, j’aurais pas à me cogner 680 pages inter-minables comme l’an dernier avec « Une place à prendre »

Un truc qui vient du Nord ? Ca peut pas être tout pourri, j’aime bien les auteurs qui viennent du froid comme Arto Paasilinna, Camilla Läckberg, Stieg Larson, Lars Kepler, Juri Adler Olsen. Et au moins, à défaut d’être intéressant, ce sera dépaysant voire instructif.

Et puis les quelques critiques lues rapidement ici et là n’en disaient que du bien.

Allez, le choix était fait !

Quelques temps plus tard, le petit opuscule comment veux-tu comment veux-tu que je t’en parle est arrivé.

Et sa couverture m’a d’emblée emballée, tout comme la qualité du papier, un peu texturé, gros, rustique…

J’ai alors fini mon livre en cours (l’excellent « Les anonymes » de R.J. ELLORY) avant d’attaquer cette « Lettre à Helga », m’encourageant en me disant que ça me reposerait des salopards de la CIA et de mes céréales killers habituels.

Car tu comprends, une histoire d’amour, pour moi, excepté si elle est signée Jane Austen, est forcément synonyme de chiante.

C’est ainsi que j’attaquai, avec un léger je-m’en-foutisme, la lecture de cette lettre que « Bjarni Gislason de Kolkustadir » adresse « à sa chère Helga, la seule femme qu’il aima, aussi brièvement qu’ardemment, d’un amour impossible. »

Et là, paf ! Dès les premières lignes, on a la certitude que ce ne sera pas qu’une simple lettre d’amour. Je te laisse juger sur pièces :

« Chère Helga,

Certains meurent de causes extérieures. D’autres meurent parce que la mort depuis longtemps soudée à leurs veines travaille en eux, de l’intérieur. Tous meurent. Chacun à sa façon. Certains tombent par terre au milieu d’une phrase. D’autres s’en vont paisiblement dans un songe. Est-ce que le rêve s’éteint alors, comme l’écran à la fin du film ? Ou est-ce que le rêve change simplement d’aspect, acquérant une autre clarté et des couleurs nouvelles ? Et celui qui rêve, s’en aperçoit-il tant soi peu ?« 

Donc on a Bjarni, un bon vieux paysan, qui, après la mort de sa femme Unnur, écrit à Helga, son grand amour de tous les temps. Ca pourrait être parfaitement banal si cette histoire d’amour ne se passait en Islande, dans le milieu rural et rude des éleveurs de moutons, rudesse rappelée au fil des pages par la rusticité du papier dont je te causais plus haut…

Au fil des pages, au gré de la déclaration d’amour de Bjarni à Helga, au gré de scènes érotiques sentant le foin et le stupre, « l’odeur d’urine lourde et douce » comme lors de leur première fois dans la grange, qui fait dire à Bjarni « J’eus le coeur serré cette nuit-là ; je reconnaissais assurément avoir trompé ma chère Unnur et c’était moche – mon corps le savait. Mais j’avais pu glisser un oeil par l’embrasure du paradis.« 

Donc, disais-je, on se rend compte qu’il s’agit plus d’une déclaration d’amour à sa terre, à l’Islande, ses volcans, ses verts pâturages, la rudesse de son climat, neige et vent mêlés, qui mènent à des anecdotes hilarantes.

Comme celle de la vieille, morte par un froid si grand qu’il fut impossible de l’enterrer – la gnôle censée apaiser le chagrin du veuf aidant aussi – et qui, en attendant les funérailles, fut conservée… au fumoir ! Et qui embaumait « comme le meilleur des gigots fumés », et dont cet état fit dire aux comparses de Bjarni qu’elle n’a « jamais eu si bonne mine » !

Franchement, des histoires d’amour où on se fend la gueule, y’en a pas des tonnes ! Là, c’est cafi d’anecdotes savoureuses sur la vie à la campagne, qui me rappellent celles que ma mémé – et aujourd’hui mon père raconte sur la vie dans nos villages dans les années 50-60… Un peu comme dans « Les vieux de la vieille », quoi !

C’est que cette histoire d’amour est ancrée dans la vie, la vraie, celle qui est dure, qui n’épargne personne, celle qui est sale, qui pue… Jamais histoire d’amour n’aura autant compté le mot « pisse » dans ses lignes ! (pisse qui servait à traiter la laine des moutons, rien de scabreux)

On est loin des intrigues pseudo-existentialistes intello-bobo-chiantes de nos contemporains. Là, on ne se prend pas la tête : on fait. On fait des choix qu’on assume même si on est malheureux (lâcheté ou courage ?), car il faut choisir, on ne peut pas tout avoir. Ce qui fait dire à Bjarni cette phrase magnifique (le livre en est rempli, de ces phrases si belles et tellement bien écrites…) : « J’ai fantasmé pour combler les lacunes de mon existence, compris que l’être humain peut faire de grand rêves sur un petit oreiller. » Bjarni qui aurait tout fait par amour pour Helga, sauf une seule chose : renoncer à lui-même. Ca parait tellement évident, une telle sagesse…

Contemporains, et surtout citadins qui, en prennent un grand coup au passage ! Car cette lettre, donc, outre la déclaration d’amour à une femme, à une terre sauvage, est aussi un critique virulente de la société de consommation, un brûlot anticapitaliste gauchiste plein de bon sens franchement rassérenant, comme quand il démonte le mythe de Sisyphe de Kierkegaard grâce au bon sens paysan ancré dans la réalité vs la bêtise citadine et sa vie vaine.

On a également droit à une vision terre-à-terre de la Religion (si si, c’est possible), tout comme à une réflexion concernant la « saloperie humaine » illustrée par le comportement de Christophe Colomb vis-à-vis des Indiens.

Ce livre, à la grande portée philosophique et humaniste, m’a profondément parlé, à moi, la campagnarde qui a peur de la ville, qui n’aime pas la foule, qui n’aime pas la promiscuité. A moi, la fille de presque 40 ans qui se sent mal à l’aise dans son époque malgré son amour immodéré pour la technologie, n’aime pas ses contemporains, ne se sent pas en phase avec les gens de son âge et dont deux des meilleurs amis ont 59 et 60 ans… Et sont reposants, n’ont plus rien à prouver à la vie, plus de combats à mener, sont comme apaisés et ne se prennent la tête… Tout comme j’essaie de le faire au quotidien, tout comme Bjarni qui « fait » au lieu de tergiverser sans cesse…

Bref, au-delà d’une histoire d’amour qu’on ne saurait dire si elle est magnifique, terrible ou tragique, Bergsveinn BIRGISSON nous livre un condensé de sagesse, du bon sens du simple, du juste. Une déclaration d’amour à la Nature, à sa terre sauvage, un réquisitoire contre l’absurde régissant nos vies de surconsommateurs de cette société capitaliste et individualiste, avec des gens qui s’oublient au passage, contrairement à ces hommes-là qui « avaient eux-même forgé le sens qu’ils donnaient à leur vie.« 

Note pour les matchs Price Minister : 17/20

« La lettre à Helga »

Bergsveinn Birgisson

Editions Z

6 réflexions au sujet de « « La lettre à Helga » de Bergsveinn Birgisson »

  1. Bon, c’est donc celui ci que j’aurais dû choisir car mon choix à moi s’est avéré nettement moins évident à lire …

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